alain depaulis cammina

Comment travailler ensemble ?


Le contenu est vraiment passionnant et très actuel.Il correspond à un tournant majeur de la pensée actuelle autour de la pensée complexe développée par Edgar MORIN, que l’on retrouve dans tous les domaines où il s’agit de penser. En cela ce livre est assez en avance dans son élaboration de la pensée complexe appliquée au sociétal, à la clinique et au pédagogique. Une nouvelle mentalité à explorer qui permettra alors de parler de partenariat, de pluri, inter, transdisciplinarité de façon efficace et non comme des mots ‘’tendances’’ vides de tout vrai contenu au service du management.

Rémi PUYUELO, Directeur de la collection Empan, aux éditions Érès


Un livre original, profond et intelligent dont tireront partie non seulement les lecteurs professionnels mais aussi tous ceux avides de résoudre le dilemme du vivre ensemble dans une société complexe et plurielle traversée de savoirs, d’influences, de croyances et de préférences multiples.

Axel KAHN

Notes de lecture d'Alain Molas pour la revue Empan (Eres) n°92

Ce livre est indispensable. Il représente un pas important pour penser le travailler ensemble, mais aussi plus largement le vivre ensemble, si nécessaire aujourd'hui. Sa lecture est aisée, le style vivant. Les nombreux exemples nous plongent dans cette réalité complexe du monde "médico-psycho-social". Les auteurs ont su apprendre des difficultés, des impasses rencontrées dans leur pratique, et tout le livre porte témoignage du désir qui les anime: Prendre acte des points de butée de leur travail, et tenter d'en tirer un enseignement. Tout ce texte porte la marque de ce que la psychanalyse apprend à celui qui s'y essaye : - l'importance de la parole du sujet, son écoute patiente. C'est cette priorité donnée au sujet en souffrance qui résonne tout au long des pages de ce livre; C'est lui qui rappelle aux professionnels leurs limites, les limites de leur savoir (médical, éducatif, pédagogique, psychologique), de leurs actions. La psychanalyse est peu présente, dans ce texte, sous la forme de sa théorie, de ses concepts, mais en acte. Alain Depaulis et ses co-auteurs ont le souci de sans cesse élargir le champ de leur réflexion. C'est ainsi que les travaux de Devereux, Morin, Latour apportent aussi des éclairages pertinents, pour penser le domaine dont ils s'occupent.

La construction de ce livre est didactique.

1) Dans le premier chapitre, les auteurs se penchent sur les échecs du travail entre partenaires du "médico-social". Les nombreuses situations en échec, analysées dans ce chapitre, montrent plusieurs causes à ces ratages. La première concerne ce qu'ils nomment "les dérives du spécialiste", qu'ils identifient aux ravages de la certitude à tout prix, de la prétention hégémonique de son savoir, en d'autres termes le désir de maîtrise. Ils soulignent également les effets de l'imaginaire, des projections affectives et parfois passionnelles sur le patient. L'institution elle-même génère des conflits, des impasses à ce travail en commun. Un des facteurs de ces difficultés est l'"absence de langage commun", chacun usant de son jargon. Cette question sera au centre des outils proposés dans ce livre, pour qu'un travail en partenariat soit possible.

L"usager", le patient peut avoir lui aussi sa part de responsabilité dans l'échec de sa prise en charge. Il peut en effet ne pas vouloir abandonner les bénéfices secondaires de sa "pathologie", ou bien faire en sorte qu'un diagnostic lui soit donné à tout prix, pour en fin avoir un nom à apposer sur ce qui le fait souffrir, et qu'il ne comprend pas.

2) Dans les chapitres suivants, Depaulis et ses co-auteurs vont rechercher à élaborer des concepts opératoires, pour définir leur champ d'action et pour inventer une nouvelle approche de ce travail pluridisciplinaire et multidisciplinaire. Avec une grande rigueur, ils proposent un certains nombres de postulats : -"pour concevoir une expérience collective qui tende vers un espace d'échanges constructifs, il est indispensable d'assumer l'hétérogénéité de nos positions et de nos discours sur l'usager ainsi que l'impossibilité d'en rendre compte de façon univoque. Notre projet consiste donc à dépasser nos divisions personnelles, professionnelles, conceptuelles, voire idéologiques. C'est à partir de l'usager, de ses maux, et de son discours que nous devons construire notre collectif".p.83

Leur souci est donc de donner priorité à la parole du patient, et de ne cesser de la soutenir, de lui permettre de se développer, de maintenir son ouverture, sa capacité de surprendre, autant le patient lui-même que les professionnels. Une condition est pour cela requise : que le savoir des uns et des autres ne viennent jamais interrompre le fil du discours. Autrement dit, il importe de mettre au centre du collectif "ce non-savoir partagé", "lui seul est susceptible de fonder le dit collectif, en marquant une limite pour chacun".

A la question : Quel concept est susceptible de fédérer les différents intervenants, dans un véritable partenariat, un véritable partage ? Depaulis et ses co-auteurs avancent celui de "diagnostic multidisciplinaire". Là encore, ils insistent sur la place centrale du discours de l'usager. C'est lui qui va orienter les professionnels, à charge pour eux de se laisser conduire vers des éléments "exogènes". Toutefois il ne s'agit pas de se laisser dériver sans boussole, chacun des intervenants gardant sa spécificité. "la demande est le support par lequel le sujet faire entendre la nature réelle de sa condition, de son mal-être, de sa souffrance psychique, voire plus simplement de son besoin de reconnaissance. Nous touchons là l'essentiel de notre projet : la démarche diagnostique ne peut s'articuler qu'à la position du sujet qui en est le pivot : que fait-il entendre de lui ? Quelles pistes ouvre-t-il à partir de son discours? "

Pour ce sujet, souvent mis en situation d'infériorité, il importe dans un premier temps "de lui donner une respiration, de lui permettre de saisir le sens de l'espace que nous lui ménageons, afin qu'il puisse signifier lui-même ce qu'il vit. Ce n'est que dans un deuxième temps que nous pourrons choisir, avec lui, les aides appropriées et partagées."

Les auteurs ont le souci du temps du sujet, ce qui est aujourd'hui une donnée précieuse. Ce temps du sujet lui permettra d'être actif, responsable, et non passif devant les décisions de ceux qui "savent" son bien. La prise en compte de ce temps est une condition nécessaire pour l'établissement de ce que les auteurs nomment "diagnostic multidisciplinaire". Le constat clinique les portent à avancer le terme de "diagnostic élargi", puis celui de "diagnostic en extension…", les points de suspension venant souligner qu'il est toujours ouvert, vers un ailleurs, une surprise, de l'imprévu. "Ouvert à quoi? Nous n'en savons rien, c'est la place de la surprise, cette aptitude merveilleuse à être disponible à tout ce qui advient."

Voilà le concept fédérateur qu’Alain Depaulis nous propose : un "diagnostic en extension…" "un concept dans lequel chacun peut se reconnaître, auquel chacun peut s'identifier….Chacun en tient un bout, mais incomplet". Il instaure un lien social : "les protagonistes sont tout autant réunis par leur savoir que par leur non-savoir, par ce qu'ils apportent autant que par ce qu'ils reçoivent. Le diagnostic en extension dépend de chacun et de tous."p . 117 . 118

Ce diagnostic en extension ne conduit pas à une synthèse, où viendrait se fixer un savoir, dans une complétude trompeuse. Mais comme le disent Depaulis et ces co-auteurs, il y a nécessairement, dans la logique qui les guide, "un refus de conclure". On peut entendre leur souci de préserver cette ouverture, qu'ils ont tenté de maintenir tout au long des divers temps de leur travail. Ils sont pour cela en accord avec l'enseignement de la psychanalyse : l'importance de ce "quelque chose" de métonymique.

Le dernier chapitre, loin de conclure, ouvre une redoutable question : une telle position éthique, est-t-elle possible dans une société qui n' a de cesse que de vouloir mettre en ordre. Avec une analyse des MDPH, et leur fonctionnement sur dossier, sur écrits, les auteurs mettent en évidence la nécessité de l'échange verbal, de la présence réelle des divers intervenants. Seule la présence peut recueillir la "clinique", son éventuel partage et sa transmission. Le dispositif du cartel, conceptualisé par Lacan, pourrait permettre de se passer d'une instance de régulation, et de ménager sans cesse un accueil de la complexité et de l'altérité. L'actualité internationale offre à nos auteurs un exemple de relations humaines, qui peuvent éviter le pire : Nelson Mandela et De Klerck, en Afrique du Sud. Une belle ouverture en guise de conclusion.

Notes de lecture de Robert Samacher, Bulletin de Psychologie

Depaulis A. avec Navarro J. et Cervera G., préface d’Axel Kahn, 2013, Travailler ensemble, un défi pour le médicosocial, Complexité et altérité, Coll. Empan, Toulouse, ed. Erès.

Ce livre prend à bras le corps une question particulièrement complexe, celle d’une clinique en partenariat : Comment travailler ensemble avec les autres intervenants dans le champ complexe du médico-social ?

La pluridisciplinarité qui a eu ses jours de gloire après 1968, s’avère-t-elle être un mythe ou peut-elle participer à la conception d’une communauté d’intérêts ?

Cette démarche impose une réflexion sur ce que peut être l’interdépendance disciplinaire. Dans ce domaine, comment réfléchir ensemble et accepter de concilier le fait biologique avec le fait psychique et le fait social quand apparemment, ils s’excluent ? Comment concilier les recherches en neurosciences, l’imagerie médicale et ce que peut dire la psychanalyse du fonctionnement psychique, sans oublier que la construction d’un sujet ne peut se faire en dehors du lien social ?

Tout d’abord les auteurs constatent que le registre médical a tendance à privilégier la maladie tout en oubliant le sujet malade. Le discours se centre alors sur le symptôme en perdant de vue son inscription dans le langage.

A.Depaulis évoque alors la « neuropsychanalyse » comme nouvelle science ou abord interdisciplinaire. Les neurosciences et la psychanalyse interrogent tous deux « l’appareil à penser », il s’agit donc de rechercher un paradigme qui dépasse les différences en les respectant dans la perspective de dégager des articulations.

Pour se faire, les auteurs dégagent différentes approches intégratives, ils vont s’inspirer de l’ethno-psychanalyste G. Devereux, du sociologue E.Morin, de la juriste M. Delma-Marty, du philosophe B. Latour pour trouver des réponses à la question : « Comment vivre ensemble dans notre village planétaire » ?

A.Depaulis et (al.) citent des méthodes et analysent des concepts (complémentarité, complexité, différence) qui rendent compte de la pluralité des pratiques.

La méthode « complémentariste » proposée par G. Devereux, fondateur de l’ethno-psychiatrie, qui a pour souci de prendre en compte la culture du sujet dans le champ de la psychopathologie. Le premier principe concerne l’effet de l’observateur sur l’observé qui met en perspective l’interaction de l’un sur l’autre avec les effets de transfert qui en découlent.

Devereux applique la complémentarité aux sciences humaines. La démarche est de ne prendre en considération que les « faits bruts » et en fonction de la perspective disciplinaire dans laquelle on s’inscrit, l’objet sera étudié sous différents angles. Cette démarche suppose une critique préalable et rigoureuse des postulats et des méthodes de chaque discipline en évitant tout réductionnisme.

L’approche de la complexité humaine est due à E. Morin. Cet auteur est attentif à l’hétérogénéité du monde sensible et constate que des éléments disparates, apparemment contraires, voire opposés, peuvent s’associer de façon complémentaire dans une totalité. Il constate des interactions permanentes entre la partie et le tout.

Les auteurs s’emploient à décrire cette méthode qui trouve sa place dans l’approche complexe de la pluridisciplinarité, elle consiste à articuler ce qui est disjoint et à penser ce que le morcellement masque.

Reprenant la question de la complexité sous l’angle philosophique avec B. Latour, l’idée qui leur paraît importante est que « l’essentiel n’est pas ce qui nous unit mais ce qui nous sépare, c’est-à-dire « l’abîme du désaccord » qui entraîne la pluralité des mondes.

Avec B. Latour, c’est la reconnaissance des différences qui ouvre un authentique espace de débat et introduit le doute inhérent à toute démarche scientifique.

Munis de ces outils conceptuels, les auteurs vont pouvoir examiner différentes situations cliniques, avec leurs impasses, mais tentent de montrer que la pluridisciplinarité peut se présenter sous la forme d’une clinique en partenariat, elle peut alors s’enseigner en tant que discipline à part entière intéressant les différents champs de connaissance concernés.

Praticiens engagés depuis plus de vingt ans dans l’échange interdisciplinaire, ils montrent comment ils essaient de cerner les obstacles à l’échange entre les différents protagonistes et services et soulignent la pertinence de ce qu’ils appellent « une clinique du partenariat » qui nécessite une analyse de la dynamique du collectif et de ses butées. Cette démarche suppose la reconnaissance réciproque. Pour ce faire, A. Depaulis reprend l’exemple donné par la rencontre Mandela-de Klerk que S. Faladé cita et commenta à plusieurs reprises dans ses Séminaires à partir de 1998. Cette rencontre, comme le dit A. Depaulis fut exceptionnelle, faite d’écoute, de respect et aussi d’intransigeance, elle est l’une des meilleures introductions à la science politique et à l’éthique.

Ce que souligne A. Kahn dans sa préface lorsqu’il écrit : «…  seule la conjonction de la fidélité à ses valeurs et à son combat avec la considération pour « l’adversaire » et la compréhension de ses contraintes est de nature à permettre d’atteindre un objectif commun lorsqu’il est identifié avec suffisamment de précision… Ce qui importe, c’est de reconnaître la valeur de l’autre à travers sa différence… ce qui fonde la possibilité même du vivre et progresser ensemble. » Ceci suppose que l’on est à l’écoute de l’autre en sachant « se préserver de toute stratégie de domination. »

J’ajouterais que les auteurs viennent, par leur contribution, compléter les apports de F. Tosquelles et G. Daumezon à ce qu’on a appelé traditionnellement la psychothérapie institutionnelle. Ce livre nous permet de retrouver ce chemin et de l’approfondir en prenant appui sur des références méthodologiques reconnues.

IMPLICATION DANS LES DYNAMIQUES PARTENARIALES, INSTITUTIONNELLES et INTER-INSTITUTIONNELLES De Jean-David PEROZ DC4 DEES-DEME Dunod 2014

A consulter l’ANALYSE de TRAVAILLER ENSEMBLE :
Fiche 14, Les principes du partenariat, p. 89
Fiche 15, Le cheminement du partenariat, p. 93

alain depaulis
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