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Comment travailler ensemble ?


Vers une concordance des temps

Alain DEPAULIS

Lors de son discours d’ouverture au Parlement de Johannesburg, le 2 février 1990, Frédérik de Klerk annonce : «L’heure de la négociation est arrivé ! » Nelson Mandela a gagné sa liberté, l’horizon s’éclaircit, mais le chemin n’est pas terminé. La résistance est vive du côté des blancs. Mandela sait qu’il doit donner du temps à son adversaire afin de convaincre son camp et réduire l’influence des factions d’extrême droite. Il lui ménage cet espace. Pourtant de son côté, s’il est vrai qu’il a besoin de temps, de Klerk en profite pour ‘’jouer la montre’’, il espère que l’ANC commettra une erreur, légitimant ainsi le pouvoir blanc et les lois raciales. Il en use même de façon perverse, Mandela se rendra compte qu’il en profite pour fomenter une guerre fratricide entre les tribus zoulous et xhosa afin de diviser ses adversaires.

Le temps ce sont ces 27 années d’incarcération qui verront se transformer la prison de Robben Island en ‘’Université Mandela’’. Lors de sa captivité, Mandela apprend l’afrikaans, il étudie l’histoire et la littérature de l’ennemi, et il invite ses camarades à faire de même, « parce qu’un jour, dit-il, il faudra que tous les peuples de notre pays, Afrikaners compris, se comprennent pour vivre ensemble. » Ses adversaires ne connaissent pas d’avantage l’histoire de leur pays. Chaque rencontre avec les représentants du pouvoir blanc est une occasion de leur faire découvrir l’histoire de leur pays. C’est aussi un temps qui permet à Mandela de changer son regard sur ses adversaires, il dépose sa haine contre les blancs pour la tourner vers les structures politiques qui ont permis l’Apartheid.

Le temps, dans la solitude de sa cellule, ce sont ces moments de distanciation qu’il s’impose pour se positionner au mieux lors des échanges avec les délégués du pouvoir.

Le temps s’accélère, se ralentit, s’étire en fonction des tensions. Le temps est omniprésent dans ce chemin qui conduit à la création d’un état démocratique multiracial, ‘’un homme, une voix’’. Les enseignements que nous apporte Mandela ne s’arrêtent pas là. Il faut le suivre pas à pas pour comprendre comment il peut nous inspirer dans notre pratique pluridisciplinaire. Riches de ce bagage comment concevoir une démarche collective qui permette une concordance ?

De n’avoir pas tenue leurs promesses et engendré autant de maux que de bienfaits, les sciences naguère adulées, suscitent un mouvement de défiance. Il est aujourd’hui probant que les sciences émettent des propositions disparates parfois contradictoires qui ne peuvent plus être reçues sans réserve par la société civile. Mais comme le remarque Bruno Latour, peut-être faut-il douter des sciences ‘’profondément’’ mais certainement pas ‘’définitivement’’. Il en est ainsi de toutes les disciplines scientifiques, tout expert doit être conscient des limites de son savoir et pas toujours prévisible dans son évolution. Il doit être sensible à la complexité humaine et ne plus se satisfaire de son seul bagage. L’interdépendance des facteurs physiques, psychiques et sociaux conduit inéluctablement le spécialiste à repenser sa relation à son patient ainsi qu’aux divers acteurs qui interviennent auprès de lui. C’est en cela que la pluridisciplinarité s’impose comme le seul espace susceptible de rendre compte au mieux de la complexité de la personne humaine, à fortiori lorsqu’elle est vulnérable. « Le principe de précaution nous indique que nous sommes tous des chercheurs », nous dit Latour, incluant ainsi celui que l’on nomme l’usager (3, p.36). L’expérience du partenariat est devenue un enjeu majeur en raison des préjudices humains et économiques qu’entraîne la dysharmonie plurielle : interventions désordonnées, discours dissonants... La recommandation des tutelles à agir en cohérence reste trop souvent un vœu pieux. Comment imaginer un dispositif qui réduise les discordances ?

A partir de la présentation des services qui œuvrent de concert, nous allons explorer quelques pistes susceptibles de susciter une concordance, c’est-à-dire de tendre vers ce moment où le collectif est en cohérence.

Hétérogénéité et disparité

L’écheveau du médico-social de la petite enfance mérite la palme de la complication. Il demande une véritable initiation au béotien qui prétend interroger le fonctionnement pluridisciplinaire. Commençons par ceux dont la mission est la plus évidente. Au premier plan, le service de pédiatrie, relevant par excellence du corps médical et de l’ensemble des soignants, garant de la santé physique et son corollaire psychique, la pédopsychiatrie, CMP, Hôpital de jour assurant la dimension psychologique de la santé de nos enfants, l’ASE, le service social de protection des mineurs. Et puis entrant en piste, dès l’âge de 3 ans l’Education Nationale, avec le référant de scolarité et son service spécialisé (psychologue, maître E, maître G) et la MDPH.

Nous avons ensuite cette vieille dame qui assure la protection des très jeunes enfants, la PMI créée en 1945 avec la vaccination obligatoire, gérée par le Conseil général. Placée sous la direction d’un médecin, les décisions y sont prises en concertation avec la hiérarchie administrative. Ce service a clairement une mission de prévention recouvrant le développement physique de l’enfant mais aussi l’observation du contexte social dans lequel il évolue. Sa mission de prévention a été renforcée par le bilan de santé obligatoire des enfants de 4 ans. Elle est tout naturellement reliée à l’ASE en cas de mesure éducative, gérée également par le Conseil Général. La PMI est à la confluence de l’ASE avec les UTAS, du CAMSP, de la pédiatrie et de la pédopsychiatrie.

Ensuite vient le CAMSP, qui n’est pas le moins hybride des interlocuteurs. Créé en 1976, il a vraiment trouvé son identité en 1990, avec le développement de la néo-natalité. A la croisée de ces différents pôles, le CAMSP intervient en principe sur un substrat organique avéré, mais pas seulement. Compte tenu des limites de son agrément (0-6 ans), il est destiné à être un espace transitoire, une plaque tournante, en quelque sorte un espace diagnostique. Pour être plus complet, il faut aussi citer les derniers nés, par les annexes 24 de la loi d’orientation de 75, les SESSAD qu’ils soient DI, DM ou DA. Ils sont aussi à la croisée des chemins entre le pôle médical, la pédopsy, l’ASE et l’Ed. Nat.

Chacune de ses instances est régie par un agrément qui lui confère une mission spécifique s’inscrivant dans une durée. Il est logique que la mission d’un service imprime un certain tempo pour mener sa tâche à bien, sans que ces temporalités ne soient pour autant uniformes pour un même service ou pour une même spécialité. Le médecin peut être soumis à l’urgence, mais il dispose quelques fois de délais pour certaines interventions. En revanche si un service social use de durées étendues, il peut également être contraint à l’urgence face à la situation de maltraitance. Et puis, il y a enfin et surtout le temps de celui qui vit, pour ne pas dire supporte, ces rendez-vous, ces interventions, ces réunions, ces attentes, ces changements : l’usager.

Chacune de ces équipes est organisée en équipe pluridisciplinaire. La difficile harmonisation de leurs actions ne réside pas seulement dans la disparité temporelle. La complexité pluridisciplinaire est liée à de multiples facteurs. Avec ce paradoxe que l’hétérogénéité peut apparaître où on ne l’attend pas. Ces équipes comprennent par exemple des représentants des mêmes catégories professionnelles : des médecins et personnels paramédicaux, des travailleurs sociaux, des psychologues… De prime abord, il parait naturel que ces acteurs au savoir identique constituent un lien entre les équipes. A priori les diagnostics des spécialistes n’ont pas de raison de diverger selon le service dans lequel ils sont posés. L’expérience atteste cependant que le lieu a une incidence sur l’expertise. Des bilans établis par deux psychologues de formations semblables dans des services différents peuvent avoir des conclusions différentes au point d’être à l’occasion contradictoires. Les parents et l’enfant ne se présentent pas de la même façon selon qu’ils sont reçus dans un service ASE avec les implications que cela peut avoir sur la vie familiale ou s’ils viennent requérir de l’aide dans un CAMSP. L’écoute du psychologue n’est pas orientée de la même manière s’il est missionné par un service de protection des mineurs ou s’il intervient dans un centre thérapeutique. Les motifs de dissension sont fréquents et variés. Toute équipe qui veut repenser la pluridisciplinarité doit procéder à un état des lieux, oser inventorier les dysfonctionnements : le chevauchement des actions, les confusions de rôle, les positionnements intrusifs, les enjeux interpersonnels...

Cette complexité du champ médico-social a pour réponse méthodologique la pratique de la synthèse. Au nom de la cohérence, la synthèse est recommandée par les tutelles. Cette démarche de l’ordre de la fusion, comporte très explicitement cette notion - illusoire – d’unité et de totalité. A l’expérience, la synthèse opacifie la lecture des données et appauvrit la fécondité de la complexité. Elle relève de ce que Morin nomme la pensée simplifiante. Elle favorise la confusion, la perte d’autonomie et la dilution de la responsabilité.

Il est évidemment erroné de vouloir uniformiser ou amalgamer les actions de disciplines aux fondements épistémologiques et méthodologiques spécifiques. Nous devons bien nous rendre à l’évidence : nous ne pouvons concevoir une démarche collective, que si nous acceptons l’hétérogénéité de notre champ médico-social et l’impossibilité d’en rendre compte de façon univoque. La pluridisciplinarité est précisément riche de cette diversité, ne pouvons-nous pas imaginer une démarche qui favorise une synergie par laquelle ces différences sont assumées et fécondes, et qui favorise une concordance entre ce qui est disjoint et dysharmonique ?

Cette référence, la concordance des temps, m’a souri dans ce qu’elle établit un accord entre deux propositions distinctes sans leur ôter leur singularité. En grammaire, la concordance des temps est l’attraction de la proposition secondaire par la proposition principale, une règle qui évite les dissonances. Tel est notre défi : imaginer une démarche collective pluridisciplinaire qui permette une concordance de nos interventions et de nos rythmes sans effacer leurs différences. Pour dessiner un tel cheminement, il est indispensable de se fixer un objectif commun. Le diagnostic pluridisciplinaire se définit précisément comme l’acceptation d’un savoir multiple sur un sujet unique. La démarche se conçoit ainsi : un premier palier consiste à resituer l’usager au centre du dispositif soignant, c’est lui qui donne la base à partir de laquelle se construit le diagnostic ; le second à créer une dynamique collective en équipe et entre équipes, dans la continuité de cette référence.

Identification et reconnaissance

De l’usager à l’usageant.

C’est à partir de celui que l’on nomme l’usager que le dispositif peut se décliner. Notre époque accorde enfin une place essentielle à l’usager. Nous assistons à une participation accrue des patients à leurs soins, aux décisions qui sont prises pour eux. Invités par le staf, ils sont présents aux réunions, aux débriefings… Il est d’ailleurs parfois octroyé à l’usager un statut de partenaire, de co-thérapeute. S’il faut bien évidemment apprécier l’intention louable de telles initiatives, il ne faut pas se dissimuler le leurre qu’elles comportent. Le témoignage indispensable que l’usager peut donner de son vécu des soins, en fait-il un expert du protocole qui doit lui être dispensé ? Il est celui à qui les soins sont prodigués, il n’a pas la distance du spécialiste, il ne saurait s’y substituer, pas d’avantage être sur le même plan que lui.

Ne favorise-t-on pas une confusion en prétendant faire de l’usager un égal des spécialistes ? Ce faisant, on lui dénie sa position singulière paradoxale. Il est l’objet des soins, ce qui est loin d’être neutre. Il est en même temps celui qui dispose d’un savoir inédit combinant son vécu psychique intime à son vécu physique, un savoir inscrit dans son histoire individuelle, familiale et sociale. Cependant ce savoir n’est pas posé à priori comme référentiel distancié, il est un savoir vivant qui émerge et se découvre lors de l’expérience qu’il traverse. Au fil de l’intervention le patient se révèle à lui-même en même temps qu’il se révèle aux experts. Sa position est incomparable, c’est lui qui livre les éléments du diagnostic pluridisciplinaire qui déterminent le fondement du protocole de soins. Il occupe une place essentielle qu’il est indispensable de lui reconnaître. Il est Le patient, et à ce titre-là, son discours a une prévalence, nous avons choisi de le nommer : ‘’usageant’’ pour clairement signifier la position d’acteur qui lui revient.

L’introduction de ce néologisme a l’intérêt de nous faire mesurer la complexité du protocole qu’il suggère. Toute intervention médico-psycho-sociale est une expérience inédite, inaugurant à chaque fois une nouvelle situation professionnelle à nulle autre comparable. Elle crée une situation originale comprenant un sujet en souffrance et les experts qui doivent y répondre.

Certes on écoute la patient, on tient compte de son avis. Mais en vérité, est-il si facile de permettre à celui qui est l’objet de soins(s) d’assumer une position de sujet ? Comment une personne malade, handicapée, par définition affaiblie, en position de dépendance, submergée par l’inquiétude, voire l’angoisse, ne disposant que de peu d’informations, peut-elle donner un avis circonstancié ? Il est en particulier un parasite qui biaise l’échange entre l’usageant et le(s) spécialiste(s), c’est la temporalité. Le temps est une variable inévitable de la relation médecin-malade, professionnel-usager, le temps du spécialiste n’est pas le temps du patient. Chacun est soumis à une temporalité spécifique. Le spécialiste doit apporter sa réponse, le médecin est tenu à des impératifs, (concernant le malade et l’évolution de la situation, parfois d’urgence) à des impératifs techniques (matériels et humains…) à des impératifs économiques… et combien d’autres ? A des degrés variables chaque corporation est tributaire de contraintes.

Dans ces conditions qu’en est-il du temps de l’usager ? Dans une étude éloquente, Les temps du cancer, Marie Ménoret nous fait toucher du doigt cet abîme qui sépare à jamais le patient de l’expert. Le patient vit une situation inconfortable, ses préoccupations l’entraînent parfois bien loin de l’acte dont le soignant doit s’acquitter. Il est inquiet. A-t-il toujours les mots pour s’exprimer ? A-t-il eu les informations nécessaires, si tel est le cas, les a-t-il assimilées ? Le temps du sujet qui est aussi celui de l’inconscient est à ce point indéterminable dans son assimilation des informations, via les circonvolutions de l’affectivité que ce n’est pas le moindre défi que de lui permettre de tendre vers une position active. La première obligation de l’équipe est cependant de permettre à l’usageant de saisir le sens des interventions dont il est l’objet, afin qu’il puisse signifier lui-même comment il les éprouve.

La démarche diagnostique se déploie sur plusieurs plans, mais c’est la position du patient qui garantit la richesse et l’authenticité. Avant d’engager toute action, l’expert doit avoir affirmé cette place centrale au discours de l’usageant, soutenue par des va-et-vient constants entre chaque décision, chaque intervention. Ils permettent que les questions se posent, que les réponses soient apportées et intégrées, que l’inquiétude voire l’angoisse se libèrent… C’est le discours de l’usageant qui donne le tempo et si une intervention contraint parfois d’accélérer le processus, il est indispensable de ne jamais le perdre de vue. La position de l’usageant est le point de référence de chaque expert ainsi que des experts entre eux.

Idéalement l’usageant doit être dépositaire du protocole de soins.

La diplomatie comme principe d’identification et de reconnaissance.

Nous avons constaté la difficile articulation des missions des services en raison de leur hétérogénéité. Travailler sur le pluralisme c’est assumer le constat de nos différences. Car ainsi que le montre Bruno Latour, l’essentiel n’est pas ce qui éventuellement nous unit mais au contraire ce qui nous sépare, ‘’l’abîme de désaccord’’ qu’entraîne la pluralité des mondes. Nul accord n’est pensable si l’on ne part pas du constat de ce fossé qui nous sépare les uns des autres. C'est la conscience de cet abîme qui est prometteur car chacun doit s’attacher à ce qui donne sens à sa tradition ou à sa mission. Dès lors que nous ne prétendons plus réaliser l'unité, mais accepter la pluralité du monde, il convient à chacun de déterminer ce à quoi il tient, en respectant ce à quoi l'autre est attaché. C'est au prix de la reconnaissance de nos différences que nous pouvons espérer vivre ensemble.

La notion de diplomatie comporte précisément cette exigence de savoir ce à quoi chacun tient à son niveau d'analyse, nourri de sa compétence, de son savoir d'expert, de ne point le brader dans la rencontre avec l'autre. Mais elle comporte également cet impératif de leur faire place aux données qu'il nous apporte afin de ménager cette espace fait du fossé inévitable de nos différents angles d'analyse que nous devons mettre en commun. Ainsi que le recommande Latour, il faut d’abord savoir ‘’se présenter correctement’’ aux autres.

Savoir se présenter.

Une dynamique pluridisciplinaire suppose une reconnaissance mutuelle (Ricœur). Celle ci s’acquiert au terme d’un parcours qui comporte trois étapes. Le premier temps est du registre de l’identification : "voilà ce que je suis, voilà ce à quoi je tiens !" Il en infère celui de la reconnaissance : ’’je me fais reconnaître pour ce que je suis’’, et permet le troisième temps : ‘’je reconnais l’autre pour ce qu’il est’’.

Alors peut commencer l’échange.

Toute équipe existe d’abord par son agrément, la mission sociale qui lui est dévolue, une carte de visite à priori sans ambiguïté… à un certain niveau le repérage est simple, chacun sait à qui il s’adresse. Pourtant par delà cette enseigne les variations ne manquent pas. Le champ médico-social comprend de nombreux services, qui ont la même fonction sociale mais développent des particularités inhérentes à leur histoire et à leur culture institutionnelle. Un service pédiatrique, en fonction de son médecin chef et de son équipe peut favoriser des initiatives particulières qui lui donnent sa singularité. Dans certains services hospitaliers, les associations de parents d’enfants malades peuvent, par exemple, contribuer à l’amélioration de la qualité de l’environnement, par des besoins d’informations et modalités de réponse, tant sur le plan général, voire sur un processus d’éducation thérapeutique. Un service de pédopsychiatrie n’engagera pas le même traitement s’il est dans une tradition psychanalytique ou s’il appréhende les symptômes sur la base du DSM. Les CAMSP eux-mêmes ne sont pas uniformes entre ceux qui sont directement reliés au service de néo natalité et ceux qui ont une aspiration médico-psychologique. Il est donc indispensable d'avoir à l'esprit ce qui distingue chaque service : ce qui fonde son existence dans la société, en quelque sorte, sa raison sociale ; mais aussi ce qui le singularise par son histoire. Une condition première pour bien en comprendre son fonctionnement, ses méthodes et les exigences inaliénables de sa pratique.

Dès lors qu’une équipe s’engage dans le partenariat, il est essentiel qu’elle ait une parfaite connaissance de ce qui forge son identité avec ses caractères forts mais aussi ses limites. L’agrément, le règlement intérieur, la charte auprès de l’usager…, mais c’est surtout dans la manière dont elle se présente socialement dans ses interventions qu’elle affiche ses forces et ses failles. Elle prend toute sa réalité dans sa pratique quotidienne : dans sa façon de mener ses prestations auprès des usagers autant qu’auprès de ses partenaires. Ajoutons que pour engager un échange constructif, il est indispensable que le motif de l’intervention auprès de l’usager soit clairement défini, ainsi que le positionnement de l’équipe après l’étude du cas.

L’analyse de situation.

Nous touchons la question la plus délicate du travail collectif. Ainsi que nous l’avons exposé : le diagnostic pluridisciplinaire est l'acceptation de savoirs multiples sur un sujet unique. Le but de l'échange n'est pas de contrôler, de maîtriser, mais plus simplement d'instaurer un esprit qui favorise la circulation des données. La position de chacun consiste à ne pas vouloir régenter le discours de l'autre, mais lui permettre de dire où il en est. C'est une position réceptive par excellence dès lors que la préoccupation n'est pas de convaincre, mais de bien saisir ce que l'autre apporte. Chacun exprime ainsi à ses interlocuteurs le point où il en est de son analyse du cas. Ce qui doit avoir pour effet, chacun ne se sentant pas contesté, nié dans ce qu'il apporte, de déposer les mécanismes défensifs et d'entrer dans un authentique transfert de travail.

Il est pour cela essentiel d'affirmer l’autonomie de chaque service dans son processus décisionnel. Ce qui signifie que chacun conduit son diagnostic, choisit le remède qui lui semble approprié, avec les moyens qui lui semblent les plus adaptés. Chacun assume totalement les responsabilités inhérentes à sa fonction. Cet échange professionnel suppose des qualités relationnelles évidentes mais exigeantes : confiance dans les interlocuteurs, reconnaissance de l'aptitude de chacun à assumer pleinement son rôle ...

Notre démarche se distingue de la réunion de synthèse, nous l’avons nommée analyse de situation. Le principe est le même dans le cas d’une équipe pluridisciplinaire et dans celui d’un collectif multidisciplinaire. La réunion se déroule avec le souci de préserver la singularité de chaque acteur. Elle consiste à donner à chacun le temps d’exposer son travail avec l’usageant, ce qui relève de sa compétence, assorti des qualités relationnelles de la rencontre et de l’échange entre les deux interlocuteurs. C’est un monologue durant lequel le spécialiste rend un rapport technique. Le psycho-animateur assure la bonne tenue des exposés, il a la tâche de maintenir cet axe, de ne pas laisser le porte-parole dériver dans des considérations personnelles ou imaginaires, en quelque sorte de tenir la bride à la subjectivité. Les autres membres (ou les partenaires dans le cas de rencontres entre équipes) se doivent de l’écouter, sans chercher à contester ou contre-argumenter. Ils sont habités par un esprit ouvert et réceptif à ce qui leur est apporté. Dans le cas d’une équipe partenaire, les acteurs doivent se défier de toute tentation de contrer, de contrôler, de diriger, de maîtriser… Dès lors que chacun a apporté sa contribution, le moment vient de mettre en relief ce qui dissone, ce qui ne fait pas chorus, voire ce qui est matière à conflit. Le processus tend donc à se dérouler dans le respect de la parole de chacun sans chercher à unifier, à uniformiser… dans la conscience de la part de doute et d’incertitude qui accompagne toute expertise.

Les actes du collectif.

A chaque avancée, le travail collectif est ponctué par la rédaction d’un écrit du même nom, analyse de situation qui fait état des avancées de chacun dans son diagnostic et son traitement au plus près de ce qu'il apporte, sans interprétation. Un premier paragraphe situe la problématique du cas ainsi que les différents acteurs en présence avec le motif de leur intervention et un éventuel récapitulatif de ce qui a déjà été entrepris auparavant. Les paragraphes suivants déclinent les données apportées par chacun, de façon compartimentée, sans éroder les éventuelles questions, incertitudes ou divergences avec d’autres intervenants. Viennent ensuite les données personnelles de l’usageant, une tentative pour situer la manière dont il vit les interventions et les échos qu’elles ont en lui. Ce document se conclut par d'éventuelles questions et remarques : les conséquences à tirer des pistes d'analyse dégagées, des propositions dans la conduite à suivre, voire des données sujettes à faire rebondir l’approche du cas.

Cet écrit est une saisie, un instantané qui n’a d’autre valeur qu’éphémère, comme un cliché pris à un moment donné. Ce texte est un bien commun, simple témoignage du discours tenu par chacun à une date précise. Ce document est le référentiel dont chacun dispose, l’usageant compris. Il est rappelé à chaque nouvelle rencontre. Ce document fait unité et lien du cloisonnement des expertises, dès lors qu’il les place en vis-à-vis. L’analyse de situation avec ces perspectives juxtaposées dit quelque chose de la vérité du sujet, avec ses zones d’ombre, ses contradictions, ce qu’il le rend singulier et… insaisissable.

Vers une concordance des temps

L’analyse de situation s’offre comme une première piste, propre à produire des effets sur les interventions des membres du collectif. Elle est en mesure de susciter une cohérence sans qu’elle ait été directement recherchée. L’analyse de situation est un instrument de réflexivité. Elle suscite une dynamique à partir du rapport écrit, dès lors qu’il est un référentiel reconnu et partagé qui pose le diagnostic, le traitement et le pronostic, et est suivi dans le temps. Il engage chaque acteur auprès de l’usageant, autant qu’auprès de ses partenaires. Chaque expertise entre en perspective lors de l’analyse de situation suivante. Elle donne la mesure de ses effets dans l’évolution du cas. C’est un remarquable instrument de mise en relation des interventions, pour elle-même et ensemble, avec la réalité de l’usageant. Dans ces conséquences inattendues et fructueuses, l’analyse de situation produit l’effet d’un miroir, elle nous renvoie notre clairvoyance autant que nos extrapolations imprudentes, voire notre optimisme stimulant mais irréaliste. Elle offre une vision panoramique et induit la prise en compte des interventions collatérales. Elle favorise en retour un réajustement conscient, mais parfois inconscient de nos actions. L’analyse de situation entraîne nécessairement chez ceux qui la pratiquent un remaniement de leur exercice professionnel et de leur position relationnelle. Par la conscience de nos limites, elle nous conduit à nous délester de nos inclinaisons à la maîtrise et à la certitude. Elle aiguise notre responsabilité et favorise le sens de l’interdépendance et de la solidarité.

La concordance des temps réside dans le respect des rythmes et des rites de chaque protagoniste. Elle est cet ‘’état de grâce’’ vers lequel le collectif tend, lorsque chacun se reconnaît et est reconnu dans le processus.

Arrêtons-nous sur cette belle recommandation d’Edouard Glissant :

« Agis dans ton lieu, pense avec le monde. »

Quelques références bibliographie :

alain depaulis
les cèdres de notre dame - allée du chanoine plazanet - 23000 guéret