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Comment travailler ensemble ?


Complexité et Reflexivité

Alain DEPAULIS

Complexité et réflexivité sont parmi les concepts les plus honorés de la recherche contemporaine en sciences humaines. Nous devons à Edgar Morin de nous avoir sensibilisé à la richesse de la complexité humaine, de nous avoir prévenu contre les simplifications falsificatrices et de nous avoir apporté les premières clefs pour assumer l’hétérogénéité du monde. A la même période, le pédagogue et philosophe Donald A. Schön décrit un mode d’échange interprofessionnel, dans lequel chaque acteur est hissé au rang de praticien réflexif. Plus récemment, partant des conséquences néfastes d’une scientificisation aveugle, Ulrich Beck nous fait miroiter la perspective d’une modernisation réflexive. Cependant l’ambitieux projet de faire entrer les sciences dans le débat public, d’ouvrir les lieux de conversation généralisée devient une question politique. Notre propos consiste à démontrer que le champ médico-social concernant les personnes vulnérables (personnes handicapées, atteintes de maladies chroniques, en état de dépendance ou socialement marginalisées….) s’offre, à son échelle, comme un véritable laboratoire de la pensée réflexive.

La démarche diagnostique, initiée dans les années 80 est le parcours d’une équipe de SESSAD (APAJH-23). Sensible aux disfonctionnements pluridisciplinaires ainsi qu’à leurs conséquences sur les enfants et les familles, ce service s’est fixé comme objectif la mise en œuvre d’un diagnostic partagé. Il a multiplié les rencontres auprès de ses partenaires traditionnels (Education Nationale, ASE, CMP, CMPP, justice…). Il a ensuite convié des interlocuteurs extérieurs à contribuer à la dynamique d’une institution réflexive. Nous avons qualifié cette démarche : clinique en partenariat. L’intention est de resituer celui que l’on nomme improprement l’usager au centre du dispositif soignant, de l’extraire d’un système qui au prétexte de sa santé physique et psychique, voire de son bien-être taille et tranche en son nom. Comment lui permettre d’être réellement présent aux soins qui lui sont dispensés, de tendre vers une position d’acteur et d’y assumer une certaine responsabilité, au niveau d’expertise qui est aussi le sien ?

Une brève présentation de la complexité telle qu’elle se manifeste dans notre champ médico-social précède un développement détaillé de la mise en œuvre d’instruments de régulation prenant en compte son hétérogénéité. Un aperçu épistémologique conclut cet exposé.

La complexité dans le champ médico-psycho-social

« Complexus », c’est ce qui est tissé ensemble, en quelques sorte un composé d’éléments hétérogènes, mais inséparables. En cela ces éléments distincts ne sauraient prétendre à l’autonomie, mais ne saurait pas d’avantage se fondre en un tout uniforme. C’est le paradoxe de l’Un et du Multiple, hérité d’Empédocle d’Agrigente, qui s’exprime jusque dans notre champ médico-social. A travers la démarche de Morin, il se formule ainsi : « Comment penser ensemble des termes qui jusqu’à présent ne l’ont été que séparément à l’intérieur d’au moins trois domaines distincts de la pensée et de l’expérience, à savoir l’analyse du psychisme, la sociologie et la biologie. »

Nous pouvons repérer deux axes sur lesquels se manifeste la complexité dans notre expérience. Nous distinguons ce qui relève de l’organisation de la pensée et ce qui est lié aux facteurs humains.

L’organisation de la pensée

Si nous analysons notre terrain d’application, le médico-social, ou plus précisément médico-psycho-social dans sa composition et dans son fonctionnement, nous observons un ensemble hétérogène, nécessairement hétérogène, mais inévitablement lié. Le champ médico-psycho-social n’est pas une entité uniforme ; les trois catégories qui le composent : le biologique, le psychique et le social constituent une bien improbable composition. Chacune est fondée sur un objet d’étude distinct, à partir d’une démarche scientifique appropriée et constituée d’un corpus épistémologique singulier. Chacune de ces disciplines est d’ailleurs souvent tentée de se développer dans une quasi ignorance de ce qu’il y a lieu de nommer ses consœurs. De surcroit, aucune n’échappe à des dérives monolithiques, à l’hyperspécialisation de son pré carré ou à la tentation hégémonique. Une illustration de ce que Morin nomme la pensée simplifiante qui isole les phénomènes, écarte les contradictions et tend à une réduction des données. Chaque discipline reste fixée à son objet d’étude négligeant ce qui relie, interfère, interagit dans et aux marges de son champ.

Fort heureusement, cette réduction du champ de vision à une seule perspective n’a jamais manqué de détracteurs. L’interdépendance entre le corps, la psyché et l’environnement social s’est naturellement imposée. La deuxième moitié du XXème siècle a vu fleurir la pluridisciplinarité. Les Centres Médico-Psycho-Pédagogiques (CMPP) créés après la guerre voient l’association du sanitaire et de l’Education Nationale. Les services sociaux, les services de justice, les services de pédiatrie se structurent en équipe pluridisciplinaire. Dans les années 90, avec la révision de la loi de 75 et des annexes 24, les Services d’Education et de Soin Spécialisé à Domicile (SESSAD) prolifèrent. Aujourd’hui de plus en plus de services hospitaliers spécialisés s’organisent en équipes pluridisciplinaires.

Si l’on observe le fonctionnement d’une équipe pluridisciplinaire chargée d’une mission précise ou la dynamique partenariale d’un collectif multidisciplinaire, mobilisant plusieurs services, nous constatons qu’il est mu par le principe de la synthèse. D’un strict point de vue méthodologique, la pratique de la synthèse mélange des données complexes au dépend de la diversité, au mépris des différences et des contradictions. « La pensée simplifiante, dit Morin, est incapable de concevoir la conjonction de l’un et du multiple. Ou bien, elle unifie abstraitement en annulant la diversité. Ou au contraire, elle juxtapose la diversité sans concevoir l’unité. » (Introduction à la pensée complexe, p. 19).

Les facteurs humains

Les impasses de la science ne sont pas seulement liés à l’organisation de la pensée, elles sont aussi tributaires des facteurs humains. Bruno Latour pose énergiquement ce paramètre au cœur de sa critique. Les faits ne parlent pas d’eux-mêmes, ce sont les savants qui parlent en leur nom. Les experts ne sont que des porte-parole, et cette parole est marquée de tous les travers de la parole : « de traduction, de trahison, de falsification, d’inventions, de synthèse, de transposition ». (Politiques de la nature, p.101) La démarche de Latour consiste à interroger la manière dont la science se fait dans le laboratoire, avec tous les paramètres qui interfèrent, jusqu’à interroger la personnalité du chercheur.

La pluridisciplinarité est un théâtre des passions humaines. On ne peut s’engager dans une clinique en partenariat en ignorant les affects et les intérêts personnels qui s’y expriment souvent au dépend des usagers. Ces passions humaines peuvent ainsi se décliner pour nous : celles qui sont inhérentes au seul praticien (volonté de contrôle, certitude…), celles qui sont liées aux résistances institutionnelles (méfiance…), celles qui relèvent des interactions entre plusieurs acteurs (rivalité…), celles qui incombent à l’usager lui-même. Autant de parasites qui polluent les échanges professionnels.

Critique de la synthèse

L’esprit de synthèse est profondément ancré dans le champ médico-social. Au nom de la cohérence, elle est recommandée par les tutelles. Dans la pratique, la synthèse consiste à regrouper des observations, à les structurer, dans le but de saisir au plus près la vérité du sujet. (Elle n’en demeure pas moins pertinente dans certaines actions). Cette démarche de l’ordre de la fusion, comporte très explicitement cette notion - illusoire – d’unité et de totalité. A l’expérience, elle s’avère réductrice et entraîne des confusions.

En définitive, la synthèse opacifie la lecture des données et appauvrit la fécondité de la complexité.

Dès lors, nous situons les obstacles qui entravent la réalisation d’une pluridisciplinarité affirmant l’autonomie des parties, sans prétendre les uniformiser. Une pluridisciplinarité leur permettant au contraire d’entrer dans une dynamique d’échange, sans ignorer les contradictions, les incertitudes, les non-sens, tout ce qui constitue la matière vivante de la complexité. La première règle de cette pluridisciplinarité consiste à accepter l’hétérogénéité et l’impossibilité d’en rendre compte de façon univoque. Nous sommes invités à imaginer une méthode qui relie ce qui est séparé sans l’amalgamer.

La complexité est un état de fait unanimement partagé. Les sociologues la déclinent dans tout ce qui touche aux organisations humaines, en raison de la diversité des personnes, des intérêts particuliers des groupes, des corporatismes… S’il est aisé d’en faire le constat, il est plus difficile de lui trouver des remèdes. Des pistes nous sont néanmoins apportées par Devereux avec la méthode complémentariste, par Morin avec La Méthode et par Latour avec le Parlement des choses. Par les travaux sur la réflexivité de Donald A. Schön ainsi que ceux des philosophes de la pluralité comme Thomas Nagel.

Nous sommes au cœur du défi du pluralisme : comment entrer en relation avec l’autre, avec le savoir de l’autre en étant capable de neutraliser, un temps, notre propre savoir et notre subjectivité ? Est-il si simple de pratiquer l’auto-distanciation recommandée par Morin, tant il est vrai qu’à l’expérience, il est difficile de s’extraire du socle identitaire qui nous constitue ?

La réflexivité, réponse au paradigme de la complexité

En réponse à la complexité pluridisciplinaire, nous avons imaginé une réflexivité suscitant une interrogation constante sur les deux axes repérés :

Il est indispensable auparavant d’énoncer le principe moteur de la clinique en partenariat. On ne peut susciter une dynamique pluridisciplinaire en équipe ou entre équipes que si l’ensemble est soutenu par un objectif commun clairement identifié, et facteur d’identification du collectif… Cette condition suppose que chaque protagoniste soit lui-même clairement identifié. Lui en tant que tel et lui vis-à-vis des autres. Dans notre démarche, la notion de diagnostic, sous le nom de diagnostic élargi…, puis de diagnostic en extension a été conçue comme le lien dynamique entre tous les acteurs. Une quête de sens du symptôme, toujours renouvelée, jamais achevée ...

Bruno Latour pose cette question préliminaire à toute démarche scientifique. Assumant ce constat que nous parlons à la place des objets que nous étudions, il demande : « Comment s’y prendre pour faire parler par eux-mêmes ceux au nom desquels on va parler ? » (Politiques de la nature, p.109) Il se trouve que notre objet de soin, auquel on reconnaît peu son statut de sujet est néanmoins un être parlant ! Nous pouvons en déduire qu’il suffit de lui donner la parole !

De l’usager à l’usageant.

Notre époque prétend donner d’avantage de place à l’usager. Nous assistons à une participation accrue des patients à leur soin, aux décisions qui sont prises pour eux. Invités par le staf, ils sont présents aux réunions, aux débriefings… Il est d’ailleurs parfois octroyé à l’usager un statut de partenaire. S’il faut bien évidemment apprécier l’intention de telles initiatives, il ne faut pas se dissimuler le leurre qu’elles comportent. Certes, chacun peut avancer que le patient est le meilleur expert de sa personne. Qui mieux que lui peut – à priori – dire ce qui est bon pour lui ! Chacun sait la marge d’illusion que revêt cette angélique déclaration. Il est celui à qui les soins sont prodigués, il n’a pas la distance du spécialiste, il ne saurait s’y substitué, pas d’avantage être sur le même plan que lui. Nous pensons en revanche, qu’il occupe une place essentielle qu’il convient de vraiment lui reconnaître, il est Le patient, et à ce titre là, son discours a une prévalence, nous avons choisi de le nommer : usageant pour clairement signifier la pleine position qui lui revient.

On écoute la patiente, on tient compte de son avis. C’est la moindre des choses ! Mais en vérité, est-il si facile de permettre à celui qui est l’objet d’intervention d’assumer une position de sujet ? Comment une personne malade, handicapée, marginale, par définition affaiblie, en position de dépendance, submergée par l’inquiétude, voire l’angoisse, ne disposant que de peu d’informations, peut-elle donner un avis mesuré ? Quoi qu’on en pense, elle devra s’en remettre aux spécialistes.

Un autre facteur biaise l’échange entre l’usageant et le(s) spécialiste(s), c’est la temporalité. Une variable majeure de la relation médecin-malade, professionnel-usager, le temps du spécialiste n’est pas le temps du patient. Chacun est soumis à une temporalité spécifique. Le spécialiste doit apporter sa réponse, il est tenu à des impératifs médicaux, (concernant le malade et l’évolution de la situation, parfois d’urgence) à des impératifs techniques (matériels et humains…) à des impératifs économiques… et combien d’autres. Le patient a-t-il toujours les mots pour se dire ? A-t-il eu les informations qui lui seraient nécessaires, si tel est le cas, les a-t-il assimilées ? Le temps du sujet, le temps de l’inconscient est profondément subjectif et ce n’est pas le moindre défi que de lui permettre de se dérouler pour tendre vers cette position active que nous souhaitons. Concilier ces deux tempos n’est pas le moindre des défis.

La démarche diagnostique se déploie sur plusieurs plans, mais c’est la position du patient qui garantit la richesse et l’authenticité. Avant que tout expert n’engage une action, il est indispensable d’affirmer cette place centrale au discours de l’usageant, soutenue par des va et vient constants entre chaque décision, chaque intervention. Ils permettent que les questions se posent, que les réponses soient intégrées, que l’inquiétude voire l’angoisse se libère… C’est un premier niveau de distanciation qui embrasse ce spectre entre l’usageant et chacun des experts ainsi qu’entre les experts entre eux. Cette mobilisation a naturellement un effet dynamique sur les soins, grâce à la responsabilisation implicite du patient. Idéalement c’est lui qui doit être dépositaire du protocole de soin.

Le niveau de l’équipe pluridisciplinaire.

Chacun connaît la cacophonie caractérisant le travail en équipe pluridisciplinaire. Il n’est pas utile de revenir sur les études qui en dénoncent la confusion, l’agressivité qui en émane… affirmations doctrinaires, enjeux de pouvoir, conflits corporatifs, rivalités… Comment ordonner cet ensemble ? Comment ne pas déplorer ce gaspillage de connaissances, de volonté de bien faire, ces dérives personnelles stériles, cette complaisance à palabrer à qui mieux mieux, à se gargariser de concepts hermétiques et… l’usager perdu de vue ! Ce temps collectif indispensable gaspillé, donne motif à contestation par les autorités de tutelles au nom de l’efficacité et de la rentabilité.

Le niveau du collectif multidisciplinaire.

C’est un autre plan de complexité, puisque l’une des conditions du travail en équipe est la fréquence des échanges directs entre les acteurs. Moins les partenaires se rencontrent, plus les phénomènes imaginaires se développent et moins les relations sont spontanées. Le collectif multidisciplinaire n’a pas vocation à se réunir à tout bout de champ, les rapports entre les équipes sont donc moins naturels, moins directs. Nous devons convenir qu’un motif de bisbille réside souvent dans la méconnaissance des missions et contraintes des équipes partenaires. Avec pour conséquence, incompréhensions et conflits. C’est la raison pour laquelle il est indispensable de clairement s’identifier et identifier ses interlocuteurs. C’est une condition essentielle au bon fonctionnement d’un collectif. Lors de tout nouveau partenariat ou lors d’un changement majeur dans la composition ou le fonctionnement d’une équipe, il est indispensable de se livrer à un temps de présentation des équipes et de leur singularité.

Une pratique de la réflexivité

L’institution souffre de ses blocages, de son immobilisme, de ses conflits, de la violence larvée ou déclarée au dépend de l’usager. Des moyens de régulation sont pratiqués depuis longtemps, les contrôles, les supervisions, les analyses de pratiques, les groupes Balint, aujourd’hui les évaluations internes et externes… Un domaine naguère dévolu aux psychanalystes et aux psychologues cliniciens, aujourd’hui investi par les sociologues. Cependant ces méthodes de régulation connaissent quelques limites, ce sont des interventions ponctuelles, instituées, réduites souvent à une routine dévitalisée. D’autres préconisées par les tutelles sont nécessairement suspectes de contrôle administratif et de souci de rentabilité.

Ce constat invite à un profond changement de l’état d’esprit qui préside au fonctionnement institutionnel. Une révolution dans le sens où elle renverse la tradition institutionnelle structurée à partir de l’esprit de synthèse, qui favorise une perte de l’autonomie, de la solidarité et de la responsabilité. Au fil de notre cheminement nous avons eu à cœur de concevoir des instruments de navigation qui positionnent chacun à une place d’acteur, l’usageant autant que les personnels et les équipes : l’analyse de situation et les moments réflexifs.

a) L’analyse de situation

Notre démarche se distingue de la réunion de synthèse, nous l’avons nommée analyse de situation. Le principe est le même dans le cas d’une équipe pluridisciplinaire et dans celui d’un collectif multidisciplinaire. La réunion se déroule avec le souci de préserver la singularité de chaque acteur. Elle consiste à donner à chacun le temps d’exposer son travail avec l’usageant, ce qui relève de sa compétence, assorti des caractéristiques de la rencontre et de l’échange entre les deux interlocuteurs. C’est un monologue durant lequel le spécialiste rend un rapport technique. Le psycho-animateur assure la bonne tenue des exposés, il a la tâche de maintenir cet axe, de ne pas laisser le porte-parole dériver dans des considérations personnelles ou imaginaires, en quelque sorte de tenir la bride à la subjectivité. Les autres membres (ou les partenaires dans le cas de rencontres entre équipes) se doivent de l’écouter, sans chercher à contester ou contre-argumenter. Ils sont habités par un esprit ouvert et réceptif à ce qui leur est apporté. Dans le cas d’une équipe partenaire, les acteurs doivent se défier de toute tentation de contrer, de vouloir contrôler, diriger, maîtriser… Dès lors que chacun a apporté sa contribution, le moment vient de mettre en relief ce qui dissone, ce qui ne fait pas chorus, voire ce qui est matière à conflit. Le processus tend donc à se dérouler dans le respect de la parole de chacun sans chercher à unifier, à uniformiser… dans la conscience de la part de doute et d’incertitude qui accompagne toute expertise.

A l’issue de la réunion, l’analyse de situation est alors portée à l’écrit. Un premier paragraphe récapitule le contexte du partenariat. Chaque paragraphe est ensuite le rapport du point de diagnostic et de traitement où chaque intervenant se trouve. Cet acte est la stricte juxtaposition des comptes rendus professionnels. Il est assorti des modalités de relation et du discours de l’usageant lui-même (dans le cas du SESSAD l’enfant et ses parents). Un ultime paragraphe expose les questions que les échanges ont soulevées, les contradictions qui sont apparues, sans vouloir les résoudre. Elle laisse à chacun le soin de cheminer avec cet éventail de données et cette part d’incertitude qui accompagne souvent les symptômes dans les affections complexes.

Cet écrit est une saisie, un instantané qui n’a d’autre valeur qu’éphémère, comme un cliché pris à un moment donné. Ce document est le référentiel dont chacun dispose, l’usageant compris. Il est rappelé à chaque nouvelle rencontre. Ce document fait unité et lien du cloisonnement des expertises, dès lors qu’il les place en vis-à-vis. L’analyse de situation avec ces perspectives juxtaposées dit quelque chose de la vérité du sujet, avec ses zones d’ombre, ses contradictions, ce qu’il le rend singulier et… insaisissable.

L’analyse de situation est le premier instrument de réflexivité. Elle donne tous ses effets dans le rapport écrit, dès lors qu’il est un référentiel reconnu et partagé qui pose le diagnostic, le traitement et le pronostic, et est suivi dans le temps. Il engage chaque acteur auprès de l’usageant, autant qu’auprès de ses partenaires. Son expertise entre en perspective lors de l’analyse de situation suivante. Elle donne la mesure de ses effets dans l’évolution du cas. C’est un remarquable instrument de mise en relation de nos interventions, pour elle-même et ensemble, avec la réalité de l’usageant. Dans ces conséquences inattendues et fructueuses, l’analyse de situation produit l’effet d’un miroir, il nous renvoie notre clairvoyance, autant que nos extrapolations imprudentes, voire notre optimisme stimulant mais irréaliste. Elle entraine en retour un réajustement conscient, mais parfois inconscient de nos actions. L’analyse de situation entraîne nécessairement chez ceux qui la pratiquent régulièrement un remaniement de leur exercice professionnel et de leur position relationnelle. Par la conscience de nos limites, elle nous conduit à nous délester de nos inclinaisons à la maîtrise et à la certitude. Elle aiguise notre responsabilité et favorise le sens de l’interdépendance et de la solidarité.

b) Les moments réflexifs

L’analyse de situation donne du sérieux à la parole engagée dans le diagnostic, mais elle ne nous prémunie pas des travers passionnels qui se libèrent dans les échanges lors des réunions. Positions radicales, irrespect d’un partenaire ou d’un usager, conflits de personnes… La rencontre d’un enfant et de sa famille ou d’un partenaire est fréquemment parasitée par des perceptions subjectives, susceptibles de polluer une relation. Les incidences imaginaires peuvent gauchir définitivement tout échange avec telle famille ou tel partenaire.

Afin de réduire les artéfacts subjectifs, passionnels qui pervertissent les échanges humains, l’institution se dote d’un dispositif de régulation instantané : les moments réflexifs. A l’issue de toute rencontre avec un usageant, un partenaire, l’équipe s’octroie un bref temps d’analyse de l’échange. Il ne s’agit pas de traiter à cet instant les données cliniques qui sont apparues mais d’interroger les modalités relationnelles vécues : pointer que l’animateur a omis de donner la parole à la mère et laisser le père imposer son discours, noter que telle déclaration n’a pas été relancée… Dans le cas de partenaires : on pointera par exemple que les deux responsables d’équipe ont monopolisés la parole au mépris de leurs collègues. On relèvera telle réflexion à connotation agressive de tel partenaire… Le moment réflexif peut être bref, il vise à débusquer dans l’instant les glissements subjectifs susceptibles de dénaturer l’échange afin d’éviter qu’ils se fixent. L’expérience nous montre que par la suite, l’animateur, prévenu, donnera moins de prise au discours du père, qu’il se défiera d’un échange réduit à deux personnes privant les autres acteurs de la parole ...

Le moment réflexif est par ailleurs un excellent traitement curatif de l’équipe en souffrance ou du partenariat en difficulté. Il peut se décliner comme lieu de prise de parole des membres de l’équipe ou système de régulation entre équipes partenaires, il est alors un recours lorsqu’un disfonctionnement apparaît. C’est un temps de distanciation que se donnent les acteurs afin de traiter la souffrance du groupe ou les différends entre services : question de positionnement, de territoire, de fonctionnement intra ou interservices ...

c) Une institution ouverte.

La réflexivité ne se conçoit que dans une institution collégiale, elle n’est pas concevable dans un système pyramidal, hiérarchisé à partir d’une autorité dominante ou centralisatrice. Ou plus simplement dirigée par une chefferie jalouse de ses prérogatives, pratiquant la rétention des informations, afin d’asseoir et conforter sa position.

La réflexivité suppose une ouverture de l’institution sur les partenaires, elle ne prétend pas être tout pour l’usageant. Celui-ci doit pouvoir recevoir des informations différentes, voire contradictoires et mettre ainsi les choix en questions. L’institution est ouverte aux familles entretenant un lien vivant avec les membres de l’équipe. L’institution doit cultiver tout ce qui interroge son fonctionnement. Par exemple, elle est naturellement ouverte aux stagiaires, reçu avec pour contrepartie de faire à leur départ un retour critique sur la vie et le fonctionnement de l’établissement. L’institution s’offre à des personnalités d’horizons différents, y compris extérieurs au microcosme médico-social afin de contribuer à la dynamique réflexive.

Vers une institution réflexive (Herreros) ?

En raison de la complexité et de l’exigence éthique que requière une réponse collective articulée au discours de l’usageant, chacun peut être perplexe quant à sa mise en œuvre et à sa pérennité. D’aucun cependant en reconnaissent la pertinence et en constatent les effets. Afin d’en assurer la transmission, il est indispensable de lui trouver des relais conceptuels susceptibles de la charpenter et de la légitimer. Des travaux sociologiques, philosophiques, pédagogiques contemporains convergent précisément pour dessiner un avenir plausible à ce qui pourrait n’être qu’utopie.

Morin, Morin d’abord avec cette œuvre puissante et généreuse, il défit les éléments mortifères qui nous entraînent vers la fin de l’Histoire. Tel Beethoven auquel, il aime à se référer, il entonne un chant d’espoir qui culmine dans Ethique, son Hymne à la joie. Car l’aventure humaine que nous décrit Morin est menacée de s’achever sous le coup du pouvoir absolu des états, des guerres, sur fond de catastrophe nucléaire, de régression généralisée et de retour à la barbarie. L’avenir de l’homme est incertain à cause de ce sapiens-demens qui sommeille en nous. Voilà la perspective !

La solution, conclusion d’un véritable chemin compostellien, réside dans la dynamique de la reliance. Au premier chef la reliance des connaissances, clef de la régénération de notre humanité dépérissante. La reliance des connaissances nous confronte à l’incertitude et suscite l’inquiétude inhérente à notre humaine condition. Elle entraîne la prise de conscience de nos limites, favorise l’autonomie et la responsabilité, elle conduit à l’impératif de solidarité, reliant ainsi les humains.

Dans une recommandation quasi obsessive, Morin en appelle à une réelle prise de conscience individuelle. Et de nous inviter à pratiquer l’auto-réflexion, l’auto-distanciation, à nous interroger inlassablement sur l’effet de nos croyances théoriques, de notre subjectivité, de nos pulsions… Mais il n’est pas dupe, il sait bien qu’il ne suffit pas de quelques exhortations éthiques pour garantir la transformation espérée. « La régénération éthique ne peut se faire que dans un complexe de transformation et de régénération humaines, sociales et historiques. » (Ethique, p.198) Nous sommes reconnaissant à Edgar Morin pour le chemin qu’il nous fait parcourir, il est indispensable à la prise de conscience de la complexité du monde. Dès lors, il nous incombe de poursuivre sur la voie tracée, de poser les jalons permettant de favoriser cette « métamorphose qui ferait surgir un monde humain de type nouveau » !

Un pédagogue américain nous permet de faire un pas supplémentaire dans la conceptualisation de la notion de réflexivité. Pour Donald A. Schön le savoir inhérent à l’expérience ne s’enseigne pas à l’école, il s’apprend sur le tas, grâce à un esprit de recherche soutenu par une pratique de l’analyse réflexive. La tradition a figée les connaissances dans une hiérarchisation accordant une prévalence aux sciences fondamentales dites nobles, concédant un rôle accessoire aux sciences appliquées, et méprisant les pratiques professionnelles. Ce cloisonnement artificiel tend à ignorer que le professionnel dispose d’un savoir original, loin des formulations théoriques, fait d’improvisations permanentes, susceptible d’enrichir cette recherche fondamentale qui le néglige. S’il est difficile de concevoir un progrès des sciences appliquées sans l’évolution des sciences fondamentales, celles-ci se privent d’une matière riche en enseignement.

Les multiples formes de savoir sont interdépendantes, elles s’interpénètrent. Afin d’exploiter ce terreau et de permettre à tous les protagonistes de s’en nourrir, Schön préconise une « conversation généralisée » entre tous les experts quelques soit leur fonction. Un processus caractérisé par un échange constant entre l’action et la réflexion, qui ne craint ni la controverse ni la dispute : « un contexte de dispute institutionnalisée ». Dans ce projet, la réflexivité est conçue comme un mode d’échange institutionnalisé grâce auquel chaque acteur est invité à la réflexion, à la critique et à son expression. Il dissous les blocages, libère la parole et les énergies et produit en retour un effet - conscient ou inconscient - sur l’action de chacun. Ce dispositif est donc réflexif parce qu’il favorise la réflexion et suscite des effets, mais il n’est pas réflexif au sens de la physique optique, de l’effet produit par l’image que le sujet voit dans le miroir.

Les instruments de régulation que nous avons initiées, analyse de situation et moment réflexif, se réfèrent précisément au stade du miroir, présenté par Jacques Lacan en 1949 (Ecrits) et dont il a donné quelques années plus tard un développement avec la physique optique. Le stade du miroir est ce moment où le petit d’homme réalise le sens de son unité corporelle. Le petit enfant reconnaît son image et il le manifeste par un mouvement jubilatoire significatif. Il met son corps à l’épreuve et il observe ses mouvements et son environnement. Cette image révèle à l’enfant l’unité de soi-même et le sort du malaise lié à la perception morcelée qu’il avait de son corps. La complexité de ce passage et qui en fait la fécondité tient au fait que cette image qu’il voit et qui n’est pas lui, lui fait anticiper une maîtrise corporelle à laquelle il n’a pas encore accès. C’est par cette image que le sujet accède au sentiment de soi. C’est aussi le principe de la cure. L’analysant parle, le silence de l’analyste lui renvoie le sens de ce qu’il prononce et provoque en retour un effet sur la chaîne des signifiants qui le constitue. « Je me rends compte que j’ai dit ça ! Je me suis entendu dire ça ! Comment j’ai pu dire une chose pareille ! » Il se voit tel que son discours le révèle et dépose peu à peu les oripeaux dans lesquels il est engoncé. Ainsi que nous l’avons montré, l’analyse de situation entraîne nécessairement des effets chez ceux qui le pratiquent.

Thomas Nagel, philosophe américain, nous permet de conceptualiser la dynamique de notre clinique pluridisciplinaire. Dans un ouvrage au titre énigmatique : Le point de vue de nulle part, l’auteur annonce ainsi son objectif : « …je voudrais décrire une manière de regarder le monde et d’y vivre qui convienne à des êtres complexes dépourvus de point de vue naturellement unifié. » (p.7/8) Nagel nous explique que la réalité est indépendante de toute méthode de compréhension. Et s’il est vrai que l’objectivité rencontre parfois la réalité, il est simpliste de se tenir à l’opposition radicale : point de vue subjectif et point de vue objectif, il est plus approprié selon lui de parler de degrés. Un point de vue perçu comme objectif au regard de telle position individuelle pourra paraître subjectif, s’il est appréhendé par un autre avec d’avantage de distance. Ainsi, tel mode de compréhension pourra sembler objectif à tel observateur, mais sera subjectif pour tel autre. Il préfère donc parler de plus objectif ou plus subjectif selon la position que l’on occupe par rapport à l’objet.

Si l’on veut parvenir à un degré supérieur d’intégration de ce qui constitue la diversité, il nous faut faire un pas en arrière par rapport à nos critères habituels de jugement, il faut nous placer du côté de l’univers, c'est-à-dire à partir de nulle part en opposition aux points de vue qui émanent de l’intérieur de nos vies. L’approfondissement d’un point de vue impersonnel et la tension vers l’ ‘’objectivité’’ nous conduisent à reconnaître que notre point de vue est un point de vue, à l’égal de tant d’autres et parmi tant d’autres dans le monde. (Veca, Ethique et politique, p.34) Ce qui ne signifie pas ôter l’importance qui revient à notre propre perspective sur le monde, à la façon dont cet univers nous apparaît et à ce que nous éprouvons, mais plus simplement se reconnaître comme quelqu’un qui entretient un rapport moral avec la diversité.

Il s’agit d’adopter un point de vue impersonnel, situé à l’extérieur de nos vies qui transcende nos perspectives particulières ainsi que le temps et l’espace propres à chacun de nous. Il m’est apparu que la dynamique réflexive consistant à s’offrir constamment en objet d’étude à des agents extérieurs réalisait le projet de multiplier les points de vue de nulle part. Ces points de vue impersonnels sont une garantie de nous prémunir de nos errances et préserver une certaine objectivité.

La difficulté de transmission de cette démarche pluridisciplinaire réflexive tient à la révolution de penser, de la pensée qu’elle exige de nous. Il n’est pas naturel de s’abstraire de ce qui nous constitue, de ce à travers quoi notre vision du monde s’est construite, de ce qui est nous. De s’effacer un temps pour laisser place à l’autre, au savoir de l’autre. Cette démarche ne peut s’épanouir que dans un esprit constant de distanciation, d’interrogation de notre agir professionnel et de la relation que nous entretenons avec l’usageant, avec nos collègues en équipe et avec nos partenaires. Les outils réflexifs jouent précisément ce rôle, tels des miroirs nous renvoyant nos prises de positions. Ils aident à cultiver la conscience du rôle de chacun, le poids de sa prise de parole et de son diagnostic enfin et surtout sa responsabilité auprès du patient. La clinique en partenariat est un encouragement à cheminer ensemble, difficile mais tellement stimulante.

Bibliographie sommaire

alain depaulis
les cèdres de notre dame - allée du chanoine plazanet - 23000 guéret