alain depaulis cammina

Le complexe de Médée



Médée, la repentance

Analyse de la Médée de Grillparzer, pour la version allemande.

En 1761, dans la tragédie de Richard Glover l'héroïne reconnaît sa faute ; en 1779, J-B Clément, conclut son drame par sa mort. L'expiation peut aller jusqu'à la réparation, dans Médée sur le Caucase (1790), le dramaturge F-M Klinger, présente une criminelle repentie qui s'insurge contre les sacrifices humains pratiqués par les druides dans le Caucase, véritable ébauche de l'engagement militant dans une cause humanitaire. Cette issue est moralement satisfaisante, puisque l'acte inacceptable pour les humains est rejeté par celle-là même qui l'a commis, ce en quoi elle réintègre la communauté des hommes. Elle a fait un écart, elle le reconnaît, elle s'en repent et elle est prête à en payer le prix.

Le thème de l’étrangère, voire de la barbare est récurent dans le traitement de la légende de Médée, il prend un relief particulièrement saillant chez Grillparzer (Das Goldene Vliess, 1822) Il nous conte le drame d’une femme s’efforçant de s’arracher à ses origines barbares, par amour. Au début de la pièce, Médée fait enterrer un coffret, comprenant ce don maléfique qui met des dieux obscurs à son service dont un vase contenant des flammes susceptibles de dévorer celui qui l’ouvre et la Toison d’or. Par amour pour Jason, elle renonce à faire usage de cette puissance que sa mère lui a léguée. Elle est en admiration devant Créuse, pour sa douceur, sa gentillesse et son éducation. Ainsi aspire-t-elle à devenir une femme grecque. Elle demande même à celle qui sera sa rivale de lui enseigner la lyre. Mais en vain, elle est marquée par son origine et le mot sauvage lui revient implacablement.

Médée est une rencontre accidentelle dans la vie de Jason, elle est l’opportunité lui permettant de récupérer la Toison d’or. Il a certes été sensible à ce rayon de soleil dans ce pays de la nuit qu’est la Colchide. Mais surtout il s’est laissé séduire par les marques d’attachement qu’elle lui manifestait discrètement, il lui céda et elle fut maudite par son père : Nun war sie mein – hätt’ ich’s auch nicht gewohlt. (p.28) Ce n’est pas sans une certaine répulsion qu’il l’appelle sa femme. Créon accepte de l’accueillir, mais il redoute le retour du vieil esprit sauvage de Médée. Jason serait plus libre loin de cette compagne encombrante, il plaide néanmoins en sa faveur par reconnaissance à la confiance qu’elle lui a faite.

Car Jason n’a pas oublié les promesses de son passé, lui prince acclamé par son peuple et promis à régner. Il se souvient de la jeunesse heureuse vécue avec Créuse, ces deux enfants que le roi appelait les fiancés, leur projetant une destinée commune. Et lorsque le messager vient exiger le bannissement des assassins de Pélias, Créon fait de Jason son gendre, le soustrayant ainsi à la décision de l’Oracle. Médée, condamnée seule à l’exil, supplie Jason de reprendre avec elle le chemin de l’errance, de la suivre comme elle pourrait le faire Zu folgen ihm in not und Tod. (p.6). Il s’y refuse, n’assumant pas leur passé, il minimise son rôle dans le meurtre de Pélias. Il omet que c’est au prix de la mort du frère et du père de sa comparse qu’il a conquis la Toison d’or. C’est elle qui a agit, lui ne fut qu’inconséquent !

Dans la pièce de Grillparzer les enfants ont une position inédite. Dès le premier acte, Créuse les appréhende avec familiarité au point de déclarer vouloir être leur mère et sœur (p. 22). Lorsque le drame se précise Créon exige le départ de Médée, sans ses enfants. Au prix d’un marchandage, le roi consent à lui en laisser un des deux. Mais à l’issue d’une scène cruelle pour la mère, aucun ne veut la suivre. Ils sont attirés par la douceur de Créuse, alors qu’ils ont peur de leur mère, à cause de sa rudesse. Au quatrième acte, les deux garçons lui expriment directement leur rejet. Leur attitude alimente les arguments préparant à l’acte final : Sie sind Jasons Kinder ! (…) Ihm gleich in meinem Hass. (p.94) Elle constate que Jason aime ses enfants, il se reconnaît dans leurs traits, motif supplémentaire à sa haine.

Dès lors que la trahison de Jason se précise ponctuée d’arguments fallacieux. Dès lors que la douce Créuse s’avère pour Médée une hypocrite dans sa fausse pureté, l’idée de la vengeance fait son chemin. La nourrice évoque l’histoire d’Althéa donnant la mort à son fils, pour punir son mari qui avait tué son frère. Médée s’en étonne : elle a tué son fils pour cette unique raison, elle n’a été ni abandonnée, ni méprisée ! C’est un argument qui rend à ses yeux cet acte possible, car elle a un motif plus criant de vengeance : elle a été bafouée. Médée sait à présent qu’elle doit quitter Corinthe sans ses enfants, elle redoute que fils d’une sauvage, ils soient l’objet de moquerie ou rendus à l’état d’esclaves. N’aurait-elle pas, elle-même, préférée être tuée par son père avant de connaître les épreuves qui ont suivi sont départ de Colchide !

Le sort en est jeté, Médée a fait porté les présents mortels à sa rivale, il est trop tard pour évoquer le pardon. De toute façon l’atteinte à son amour-propre est trop fort, ils se moqueront d’elle et elle ne tolère pas de voir ses enfants au cou de l’étrangère. Les cris viennent lui signifier que le destin est en marche, Créuse est morte et le palais en flamme. Elle n’a plus d’issue, elle va au bout de son projet, la nourrice trouve les enfants morts.

La pièce de Grillparzer ne se termine pas sur la mort des enfants, un cinquième acte vient parfaire l’originalité du personnage. Médée n’est pas fondamentalement mauvaise, elle déclare ne pas être méchante, elle a en toute bonne foi abandonné sa puissance maléfique. Lorsqu’elle évoque nostalgiquement das Märchen seines Lebens, dans sa Colchide natale, ce sont des souvenirs de douceur et de tendresse au sein de sa mère. Elle passe outre les injonctions belliqueuses de sa nourrice qui hait Jason ; son aspiration l’incite à se comporter comme un être civilisé. Cependant, ses origines lui sont sans cesse rappelées et lorsque Créon lui annonce que ses hommes ont retrouvé le coffret, elle peut dire : Doch Dank euch ! Dank ! Ihr gabt mir auch mich selbst. Dès lors elle assume ce qu’elle est : Ich fasse dich, Vermächnis meiner Mutter, Und Kraft durchströmt mein Herz und meinen Arm ! (p.105-6) Dans le monologue qui prépare l’issue du drame, Médée pense à son frère et à son père qui ont payé de leur vie l’arrivée des Argonautes. Comment pourrait-elle échapper à un destin qui est écrit depuis son départ de Colchide.

Médée est un être divisé entre son désir, ses aspirations civiles et la souche archaïque dont elle veut s’extirper. Son tragique destin scellé, elle reconnaît les actes qu’elle a commis et en assume les conséquences. Cependant elle ne veut pas mourir par ses propres mains : Mein frühres Leben, eines bessern Richters macht es mich würdig, als Medea ist. (p.125) Elle s’engage à rapporter la Toison d’or sur l’autel du dieu où elle fut autrefois volée. Et décide enfin de s’en remettre à la justice et à la sentence des prêtres : qu’ils demandent sa tête en sacrifice ou l’envoient endurer une longue vie de souffrance dans un désert lointain. Par cette originale issue Grillparzer esquisse le passage d’un monde barbare livré à la loi du talion à l’avènement d’une civilisation du droit et de la justice.

alain depaulis
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