alain depaulis cammina

Le complexe de Médée



Le père privé de son (ses) enfant(s)

Actes du Colloque Du père, Ecole Freudienne, Paris oct. 2002

Lors du colloque, organisé par l'Ecole Freudienne, voici deux ans, la présentation de Médée, mère infanticide, m'a conduit cette année à m'interroger sur le sens de la punition que cette femme bafouée inflige à Jason : à savoir ce supplice quotidien de continuer à vivre privé de son enfant, plutôt que l'éliminer par une mort... sans lendemain. Tuer le fils serait donc une punition plus cruelle que de tuer le mari parjure ! Qu'est-ce donc qu'un père privé de son enfant ? La clinique contemporaine met en relief une forme de souffrance aiguë, dont on avait peu de témoignages ; elle s'exprime par la bouche de pères séparés ou divorcés coupés de leur(s) enfant(s) par la mère.

Un père privé de son enfant

Permettez-moi de vous faire le récit rapide de l'histoire que j'ai recueilli auprès de Jean-Claude D. Marié, père d'un petit garçon de trois ans. Au retour d'un voyage, son appartement est vide, femme et enfant ont disparu. Sa femme Marie-Louise l'a quitté et surtout elle l'empêcher de voir Cyril. Douze griefs sont avancés dans la demande de divorce qui ne manque pas de suivre, un seul est retenu : celui de coups et blessures sur l'épouse. Le jugement est favorable au père. Quelque temps plus tard, il apprend qu'une plainte est déposée contre lui pour attouchements sexuels. Ces accusations gravissimes ne sont pas accréditées et le nouveau jugement est favorable au père ; il est relaxé et son droit de visite lui est confirmé. Pourtant, depuis cet épisode, l'enfant refuse de le rencontrer.

Jean-Claude accepte le départ de Marie-Louise, mais il ne peut pas admettre de ne plus voir son fils. Ainsi exprime-t-il sa souffrance : Je suis un mort vivant, depuis qu'on m'a retiré Cyril, je suis mort, je ne peux plus travailler, d'ailleurs j'ai arrêté de travailler, je ne peux plus me concentrer, plus rien ne m'intéresse, les gens me disent de refaire ma vie, c'est impossible.

Jean-Claude parle ainsi de son enfant : Qu'est-ce que c'est un enfant pour un père ? C'est le plaisir de voir un enfant grandir. C'est le plaisir de pouvoir transmettre quelque chose ; de pouvoir lui expliquer ce qu'on a compris, d'en faire quelqu'un de fort quand on a été faible. D'expliquer toutes les embûches qu'on veut pas que son fils rencontre. De pouvoir être fier de son fils et de savoir que lui est fier d'avoir un père. C'est la fierté de pouvoir parler et de se comprendre. Et de vivre des choses et plus le temps passe et plus je comprends ça. Le plaisir d'être assis les pieds dans l'eau à côté de lui. Je veux bien admettre que j'ai été maladroit, qu'il y a des choses que j'ai pas pu comprendre que j'ai pas pu faire, je veux bien accepter toutes les critiques. Mais malgré tout ça, pourquoi on me fait du mal sur ce point là, c'est intolérable.

Il est bien évidemment très difficile de se prononcer sur une telle situation, les juges aux affaires familiales sont de plus en plus souvent interpellés par de telles accusations, parfois fondées mais dont il savent pertinemment qu'elles peuvent être un argument radical pour séparer un enfant de son père, quitte à l'envoyer en prison. C'est une lourde responsabilité de trancher entre la protection d'un enfant face à un père abuseur et le risque de cautionner une manipulation maternelle avec les effets destructeurs sur le développement psychique de l'enfant.

Dans le cas présent, l'accusation d'abus sexuel, nourrie par des témoignages laissant supposer une personnalité perverse du père sont suffisamment troubles pour justifier une relaxe lors du jugement. Pourquoi Cyril refuse t-il alors de voir son père ? Le père s'est-il vraiment rendu coupable de cet acte incestueux, une ambiguïté corporelle de fait a t-elle donnée prise à cette interprétation ? Autre hypothèse, le discours maternel n'a t-il pas agi par un effet de suggestion sur son fils ? Quoiqu'il en soit, Marie-Louise veut couper toute relation entre le fils et le père, et la succession des faits tend à prouver que tous les moyens sont bons pour y parvenir.

Un père peut donc être anéanti par la privation d'un enfant ! Le désespoir de ces pères exprimé dans les réunions d'association de défense du droit paternel nous invite à nous interroger sur ce que représente un enfant pour un homme. Ces pères semblent tout à coup s'affaisser, ils sont vidés de toute énergie, de toute ressource, de toute sève, parfois réduit à un état de loque. La privation de leur progéniture a pour effet de leur ôter tout influx vital.

Privation, castration

La souffrance de Jean-Claude, est d'abord liée à la privation de son fils, pour le vide qu'il crée dans sa vie, mais il est également atteint dans son être. La mère se fait ici l'agent d'un manque, mais de quel manque s'agit-il ? Je suis donc parti de ces concepts couramment usités dans la pratique psychanalytique puisqu'ils renvoient à la question du manque de l'objet : privation et castration, auxquels il conviendrait d'ajouter la frustration. J'ai établi un parallèle entre les conditions normatives de la construction psychologique de l'enfant et les conditions réunies dans de telles séparations parentales ; j'ai pu ainsi en déduire ce qu'un enfant représente pour son père enfin pour conclure j'évoquerais les conséquences de la privation du père pour le fils.

Dans son séminaire ;La relation d'objet; Lacan a pris soin d'éclaircir ces trois modalités du rapport à l'objet, privation, castration et frustration avec l'aide des catégories du réel, du symbolique et de l'imaginaire. Le manque met en jeu trois déterminants : l'agent du manque, le manque lui-même et l'objet du manque.

Le temps de la métaphore paternelle fait précisément appel à ces trois opérations et permet d'en distinguer les singularités. Lorsque la mère signifie à son enfant que son désir la porte ailleurs, qu'il n'est pas tout pour elle, elle introduit le père dans le procès. Ce dernier fait saisir à l'enfant que la mère est son objet à lui. De cette place, il est tour à tour privateur, castrateur et frustrateur. Privateur, puisqu'il interdit l'enfant à sa mère ; castrateur, lorsqu'il signifie à l'enfant que c'est lui, l'homme, qui possède cet objet convoité par la mère, et non pas lui l'enfant, enfin il est frustrateur par le dommage que représente la privation de l'enfant objet pour la mère.

La finalité de la construction psychique de l'enfant consiste à lui permettre d'assumer sa sexuation et de prendre ainsi sa place dans l'ordre symbolique. C'est par la médiation de la mère symbolique que le processus s'engage, c'est elle qui garantie que le phallus, en tout cas le pénis réel, ce n'est pas lui, l'enfant, qui le détient. Privé de cet objet par celui qui le détient, l'enfant parvient à concevoir qu'il lui sera donné un jour. C'est parce qu'il peut accepter de ne pas avoir le phallus qu'il le recevra avec la promesse d'en faire le meilleur usage.

Dans un premier temps, l'enfant s'identifie au phallus imaginaire, l'objet qui manque à la mère. Situation gratifiante pour l'un et pour l'autre, puisque l'enfant satisfait sa mère en lui offrant cet objet. Cette conjoncture favorise un jeu de leurre dans lequel chacun peut se complaire, que lui a tout bénéfice à maintenir et qu'elle peut être tentée de prolonger. Dans les conditions normales, la mère décide, bien évidemment, de rompre le charme et accepte d'être privée de cet enfant, elle l'engage à suivre sa voie de sujet désirant en devenir. La privation est bien réelle, cet enfant dont elle est privée crée un vide. La mère fait un pas déterminant en acceptant d'être privé de cet objet de jouissance.

L'enfant est alors engagé dans le complexe d'Œdipe. Il rencontre celui qui possède cet objet, le pénis, que sa mère n'a pas et constitue cependant l'objet de son désir. Le père réel intervient, doté de cet attribut auquel l'enfant n'a plus de raisons de s'identifier. Reconnaissant sa prévalence au père, il renonce à être le phallus imaginaire et accepte implicitement de ne pas l'avoir. Le père s'impose dans ce temps comme castrateur de l'enfant, mais aussi de la mère. Dans l'expérience analytique, la castration ne s'applique, bien évidemment pas, à l'organe réel mais au phallus imaginaire, celui que l'enfant prête à la mère et auquel il voulait s'identifier pour répondre à son désir. Cette épreuve de la castration, initiée par la rencontre du manque dans l'Autre, s'inscrit comme manque chez le sujet.

Dans sa relation directe à sa mère, l'enfant fait en conséquence l'expérience personnelle de la frustration. Lorsque la mère retire à l'enfant l'objet convoité, le sein, elle le frustre. Mais l'objet de la frustration n'est pas tant l'objet lui-même que ce qui le sous-tend, à savoir l'amour qui est donné.

Ainsi donc dans un processus normal et normativant, la mère accepte d'être privée de cet objet de jouissance qu'est son enfant en échange du don que lui fait le père de cet objet qu'elle n'a pas et qu'elle désire. Ainsi permet-elle à son enfant d'être marqué de la castration.

Ainsi Lacan présente t-il la privation : l'agent du manque en est le père (imaginaire), le manque est la privation réelle de l'enfant, dont l'objet est symbolique. (Pour qu'un objet soit repéré manquant, pour qu'il occasionne un ;trou; par son absence, il faut qu'une place lui ait été reconnue.) 

Père imaginaire privation réelle objet symbolique (phallus)

C'est par contre le père réel qui est l'agent du manque dans l'opération de la castration, une castration – symbolique - portant sur le phallus imaginaire.

Père réel castration symbolique phallus imaginaire

Dans la situation qui nous occupe, l'enfant n'est plus cet objet du désir partagé d'un homme et d'une femme, descendance appelée à prolonger les rêves de ceux qui l'ont précédé. Il subit les conséquences de leur désunion. Il y a d'abord ce temps où l'enfant est, au moment de sa naissance, un objet dont la mère se détache, elle peut laisser choir l'enfant, cet objet a pour le laisser suivre sa voie. Mais lorsque l'enfant devient un enjeu dans la discorde parentale. La mère peut vouloir retirer l'enfant au père, et même se ressaisir de cet objet qu'est l'enfant. L'ordre des choses est alors remis en cause, à savoir le déroulement de la construction de l'enfant tel qu'il semblait acquis. Tout permet de penser que cette mère là est tentée de revenir au stade antérieur.

Ne réintègre t-elle pas la position imaginaire initiale ? A l'instar de cette femme délaissée, annonçant que son fils est tout ce qui lui reste et qu'elle se consacrera désormais exclusivement à lui ! Alors qu'elle ménageait sa place au père dans un processus normatif, acceptant la privation et assumant la castration, elle se substitue à présent à lui. Dans ce nouveau contexte, elle tient le rôle de mère imaginaire privant le père de son enfant et celui de mère réelle qui tend à inverser le processus de la castration.

Au schéma normatif :

Père imaginaire privation réelle objet symbolique

Se substitue le suivant :

Mère imaginaire privation réelle objet symbolique

Et au schéma :

Père réel castration symbolique phallus imaginaire

Le suivant :

Mère réelle castration symbolique phallus imaginaire

Dans le schéma normatif la castration concernait la mère autant que l'enfant, dans ce nouveau schéma nous constatons que la castration vise tout autant le père que l'enfant.

(Elle castre le père en lui retirant cet enfant, objet de son désir, mais en ce qui concerne l'enfant, elle fait retour sur la castration, effet du père réel, ce en quoi elle tend à interrompre les identifications.)

Comment le père est-il affecté par cette nouvelle dynamique ?

Interdiction, Transmission, Fierté

Ainsi que nous l'avons vu, tel que la psychanalyse nous le présente le père est celui qui dit Non, il interdit la mère à l'enfant, il lui dit la jouissance interdite, c'est par cela que l'enfant deviendra un homme ou une femme. Cette tâche ne s'exerce harmonieusement que si la mère le désigne comme celui qui peut poser cette loi ; mais si la mère ne lui reconnaît pas ce droit et ce devoir, elle entrave le bon déroulement de cette phase normative. Le père se heurte alors à des obstacles dans la responsabilité ingrate de faire entendre ce ;Non; de privation, d'empêcheur de ;jouir en rond;.

Dans les séparations parentales, lorsque la mère s'attache l'enfant et le laisse glisser vers cette aspiration mortifère, le père peut être facilement discrédité, tant il est plus facile de satisfaire aux demandes que d'assumer la privation. Il bute sur l'impossibilité de faire respecter la loi fondatrice. Combien de pères disent renoncer à assumer leur rôle de ;père-sévère;, pour ne pas le payer du prix du rejet de son(ses) enfant(s). Il faut parfois une détermination courageuse à un homme pour qu'il persiste à jouer ce rôle, avec le risque d'être mis hors jeu. Par delà cette fonction normative bien identifiée, le père est investi d'une autre mission.

Le témoignage émouvant de Jean-Claude exprime très bien le désir d'un père d'expliquer à son enfant ce qu'il a appris de la vie, ce qu'il peut lui conseiller tout autant que les erreurs qu'il voudrait lui éviter, des recommandations... L'image du père montrant la voie, prête à sourire, elle recèle pourtant cette vérité essentielle : si être mère consiste à donner la vie, être père consiste à donner le sens, à savoir : montrer la direction, mais également apporter la signification. Chaque père n'éprouve t-il pas ce rôle de transmission, d'être ce lien entre son propre père et son enfant, léguer à son tour à sa descendance ce qu'il a reçu en héritage ? Qu'est-ce qu'un père comblé, sinon celui qui exprime sa satisfaction, soulagé et heureux, d'avoir accompli son devoir, dès lors que ses enfants sont partis de la maison familiale pour embrasser leur propre vie. Lorsque Anouilh prête à Jason ce souci nouveau pour lui de faire ;comme son père et le père de son père;, il le rappelle à sa place et lui fait accepter sa charge, celle de garantir la continuité de la lignée. Lorsque Médée tue ses enfants, Jason ne peut plus accomplir cette légation qui lui incombe en tant que père, dans ce qui fonde son existence d'homme en ce monde, celle d'assurer la transmission.

Cependant cette dimension symbolique ne se conçoit que par la nature de ce lien. L'enfant est avant tout nourri d'amour et d'attention, il est charpenté par cette force sous-tendue par la place qu'il occupe dans le fantasme paternel. Cet homme a voulu cet enfant, il est l'objet de son désir, c'est à dire qu'il est une réponse à son manque à être. C'est une réalité vécue, physiquement éprouvée lorsqu'il prend son nouveau-né dans ses bras, lorsqu'il le soulève au dessus de lui : Jean-Claude le dit clairement son enfant est l'objet de sa fierté. C'est la raison pour laquelle il est un support privilégié de projection, de réalisation, de reconnaissance. L'enfant est l'objet de sa fierté de mâle. Par tous ces niveaux, l'enfant est pour le père un objet de jouissance dont la perte provoque une souffrance aiguë et explique son anéantissement.

Conclusion : Les conséquences pour l'enfant

Nous ignorons ce qui préside chez Marie-Louise à cette détermination à couper les liens entre le père et le fils. Veut-elle rayer cet homme de sa vie et donc de celle de son enfant ? Veut-elle punir ce père en le privant de son fils ? Veut-elle récupérer son enfant pour elle seule, reprendre cet objet de jouissance qu'elle avait consentie à laisser ? Le psychanalyste qui rencontre ces situations peut témoigner de ses effets. Une mère peut décider de retirer l'enfant à son père, de le soustraire en quelque sorte à son influence, peut-être d'en effacer la trace. Mais en vain, elle ne peut jamais vraiment y parvenir. Cette femme peut certes infliger à cet homme une souffrance terrible, destructrice, en le privant de son enfant. Mais si elle parvient à provoquer le rejet du père par son fils ou sa fille, en usant d'éventuelles calomnies, quelque soit cette rupture – même violente, voire définitive - l'enfant est irrévocablement marqué du sceau paternel : l'Idéal du Moi. L'enfant peut ne plus jamais revoir son père, il sera affecté par l'écran que sa mère tend entre eux, son développement et ses orientations seront gauchis ; mais quoi qu'elle fasse, l'empreinte paternelle restera inscrite. Jean-Claude est renié par son fils, Marie-Louise peut s'activer pour gommer ce père, le refouler dans l'inconscient de Cyril, elle ne l'annulera pas.

Cependant, cependant... la clinique prouve, si par chance l'enfant est conduit en consultation, à quel point il lui est difficile, pris dans les rets imaginaires maternels, de retrouver les ;traces; paternelles et d'autoriser les identifications à se mettre en place. Dans certains cas, seul un travail analytique permet à l'enfant de dégager le voile - mais il s'agit parfois de traverser le filtre déformant - qui lui masque la réalité de la personne de son père. Et de pouvoir dire un jour : mon père ce n'est pas celui qui m'était présenté par le discours maternel, c'est celui-là.

La clinique contemporaine marquée par l'abondance des ruptures parentales présente de plus en plus fréquemment de telles situations : la séparation des couples est souvent accompagnée de conflits et les enfants sont des enjeux faciles. Lorsque l'un des parents juge opportun de conduire son enfant en consultation, l'autre ne partage pas nécessairement cet avis. C'est dire s'il est difficile de mener des traitements d'enfant dans ces conditions. L'enfant est la première victime de ce naufrage familial et le traitement n'est pas des plus aisés.

Voici deux ans en préparant le colloque Pas tout sur la mère, avec les questions sur Médée, s'engageait une aventure psychanalytique qui trouve une certaine conclusion aujourd'hui avec la publication en janvier prochain d'un essai : Le complexe de Médée. Je profite de l'occasion qui m'est donné pour remercier Madame FALADE pour son enseignement toujours précis et rigoureux, je veux également remercier Alain MOLAS qui m'a accompagné dans ce chemin et enfin je veux dire mes remerciements à tous les membres de l'Ecole Freudienne qui a l'occasion m'ont les uns, les autres fait des remarques, des suggestions.

alain depaulis
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